La route Kitamae-bune, l’émergence d’une nouvelle voie commerciale maritime

Une voie alternative s’impose : celle des eaux.

(Gauche) Carte de la route du Kisokaidō © Bernard Lagacé / Lysandre Le Cléac’h – (Droite) Ishiyakushi HIROSHIGE, Les « Cinquante-trois relais du Tōkaidō », 1841-1842, Ukiyo-e, Paris, Bibliothèque nationale de France

Une alternative plus rapide et plus efficace du réseau routier terrestre

L’essor du Kitamae-bune, rendu possible grâce à une avancée technologique

Le Kitamae-bune, un modèle économique à part entière

Premièrement, à bord de ces bateaux, la marchandise y est abordable et peu coûteuse. Denrées alimentaires (comme le riz, le sel, le hareng ou le Sake) ; objets domestiques (en laque, textiles et vêtements de Kyoto, céramiques ou papier washi – 和紙) ; des produits manufacturés ; des objets cultuels ; des ressources naturelles (tels que le coton, le fer, le bois ou la pierre) sont recensés sur d’anciennes listes de marchandises (10). Cette diversification significative des produits permet une optimisation du commerce. De plus, la quantité de denrées et biens vendus par les Kitamae-bune peut s’élever jusqu’à 150 tonnes de marchandises (11).

Pour illustrer cela, nous pouvons regarder le cas des propriétaires de Kitamae-bune de la ville de Takaoka, au port Fushiki. Ces derniers transportaient de la paille et du riz d’Osaka vers le Nord, de février à avril. Les bateaux rapportaient ensuite, sur le chemin du retour, du kombu (昆布 – algue japonaise) et de l’engrais fabriqué à partir de poisson ou de bois (12).

Deuxièmement, il est progressivement rendu possible aux bateaux Kitamae-bune de faire escale à de nombreux ports pour y vendre et acheter de nouvelles marchandises. En 1672, le shogun ordonne au marchand d’Ezo, Zuiken Kawamura, de maintenir les routes maritimes de Tôkyô vers Sakata. Dix villes deviennent ainsi des ports d’escale de cette route officielle, où chaque clan fut contraint d’instaurer une politique de taxe gratuite. Plus tard, en 1870, le shogun prend sous sa juridiction directe la zone est d’Ezo, ce qui permet aux bateaux marchands de la route de l’Ouest de commercer avec n’importe quel port. À l’encontre des circuits commerciaux rigides et centralisés sous le contrôle des Tokugawa ou de la réglementation et du monopole des clans féodaux, les marchands des Kitamea-bune bénéficiaient d’une grande liberté d’échange pour spéculer et maximiser leurs profits (13).

Cette législation permet une autonomie commerciale et une flexibilité rares. Les marchands doivent être capables d’anticiper les fluctuations des prix et les besoins selon les récoltes, les intempéries, ou encore les événements politiques. Le développement de ce commerce permet alors une certaine autonomie économique dans des régions isolées du Japon, une intensification de la production et l’enrichissement des marchands (14).

De plus, ce commerce détient des bénéfices supplémentaires. En effet, les propriétaires des bateaux autorisent les capitaines d’y charger jusqu’à 10% de marchandise personnelle, et donnent 5 à 10% du revenu des ventes aux marins. Ces bonus encouragent l’équipage à être très attentif et soigneux avec les marchandises. Ce système est populaire parmi les employés, et travailler pour un Kitamae-bune est considéré comme un moyen rapide de s’enrichir. (15)

Les Impacts Socio-économiques du commerce Kitamae-bune

(17) [KOMOREBI], « Kitamae-bune, les voiles du nord : une odyssée commerciale oubliée », Idem.

(18) Article « Kitamae-bune, Economic artery connecting Osaka and Hokkaido », Ibid.

(19) [KOMOREBI], « Kitamae-bune, les voiles du nord : une odyssée commerciale oubliée », Ibid.

Les impacts artistiques et culturels du commerce Kitamae-bune : La création d’une identité nationale et le développement des échanges artistique régionaux

Grâce à la circulation des marchandises et des idées, les traditions et coutumes régionales se diffusent à travers l’archipel (20). En effet, la circulation des spécialités gastronomiques influence les pratiques culinaires d’autres régions. Par exemple, le kombu produit sur l’île Hokkaido a donné naissance à une culture culinaire unique à Toyama : le kamaboko roulé au kombu, le kombu-jime (poisson cru pris en sandwich entre des feuilles de kombu), les boulettes de riz recouvertes de tororo-kombu (kombu râpé), ou encore des bonbons au kombu (21). 

Le chant folklorique Haiya-bushi, originaire de Kyushu est devenu le chant Sado okesa, populaire dans la préfecture de Niigata.

Les techniques artisanales comme la technique de tissage Sakiori ou le style Sashiko se transmettent dans diverses régions. De plus, la diffusion des objets artisanaux, comme les céramiques ou les textiles de Kyōto, permet une certaine uniformisation des goûts et des styles tout en nourrissant la création artistique et artisanale (22).

De plus, les voiles du Nord deviennent également une source inspirante artistique et religieuse. Les « Funa-ema », plaques de bois représentant un bateau, ou encore des maquettes de bateaux reproduites en miniature sont offertes aux dieux, dans les temples, pour implorer un voyage sans encombre. Des autels bouddhistes portatifs sont également construits à destination d’être emportés à bord des bateaux pour prier durant les voyages. Ces objets sont des témoignages éloquents des pratiques cultuelles locales de l’époque. Par exemple, cinquante-deux œuvres d’art dédiées aux navires de commerce et de pêche qui desservaient la région de Teradomari dans le passé sont conservées dans la salle de culte principale du sanctuaire de Shirayamahime dans la ville éponyme. Réalisées au cours de la période Edo (1603-1868) et de l’ère Meiji (1868-1912), la plus ancienne date de 1774 et la dernière a été inaugurée en 1889 (23).

Ainsi, le commerce maritime Kitamae-bune est devenu un vecteur de créativité, un pont entre les cultures régionales nippones, participant à l’unification du pays et l’établissement d’une culture commune durant l’époque d’Edo (1602-1868) (24).

Le Kitamae-bune représente bien plus qu’une simple route commerciale

Ce réseau maritime s’est développé grâce à une série d’innovations technologiques et une ambition d’unifier et connecter l’archipel nippon. Ce réseau maritime a transformé l’économie locale, dynamisé les échanges commerciaux, et permis l’essor de familles marchandes influentes. Enfin, ce réseau maritime a favorisé les échanges culturels et artistiques, célébré les coutumes locales tout en contribuant à l’émergence d’une culture japonaise commune. 

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