Furuta SHIGENARI ORIBE
Furuta ORIBE demeure l’une des figures les plus fascinantes et déterminantes de l’histoire artistique japonaise. Pourtant, en Occident, son nom est encore trop souvent réduit à une simple glaçure verte caractéristique de certaines céramiques japonaises. Cette association n’est pas fausse : le vert profond au cuivre que l’on retrouve sur de nombreuses pièces de poterie est bien appelé « Oribe ». Mais limiter Oribe à une couleur ou à une technique revient à ignorer l’ampleur de l’héritage culturel, esthétique et philosophique qu’il a légué au Japon.
ORIBE san n’était pas potier. Il n’était ni artisan, ni céramiste au sens traditionnel du terme. Il fut avant tout un homme de goût, un créateur d’idées, un visionnaire capable d’influencer durablement l’ensemble des arts japonais. Son rôle dans l’histoire de la céramique est comparable à celui d’un directeur artistique avant l’heure : quelqu’un capable de transformer la manière dont une société perçoit la beauté.
http://www.furutaoribe-museum.com/about-e.html
https://www.nippon.com/fr/japan-topics/c11902
https://www.persee.fr/doc/dhjap_0000-0000_1980_dic_5_1_882_t2_0108_0000_5
Autant demander directement aux céramistes
Né en 1543 sous le nom de Furuta SHIGENARI, dans une famille de samouraïs de haut rang, ORIBE san grandit durant l’une des périodes les plus violentes et instables de l’histoire japonaise : l’époque Sengoku, dite des « Provinces en guerre ». À cette époque, le Japon n’est pas encore unifié. Les grands clans militaires s’affrontent sans relâche pour le contrôle du territoire, et la guerre structure entièrement la société. Peu d’hommes de sa génération auront connu la paix.
Comme tout fils de samouraï, SHIGENARI san reçoit une éducation militaire rigoureuse. Il devient stratège, guerrier et homme de cour. Intelligent et politiquement avisé, il aurait joué un rôle important dans la décision de sa famille de rejoindre le puissant seigneur de guerre Nobunaga ODA dans les années 1580. Ce choix s’avéra déterminant, car Nobunaga allait entreprendre l’unification du Japon par la force.
Mais malgré ses qualités militaires, le véritable intérêt d’ORIBE san se trouvait ailleurs. Son esprit était attiré par les arts, la poésie, l’architecture, le design et surtout par la culture du thé, qui connaissait alors un rayonnement exceptionnel.
Maître de thé
Pour comprendre ORIBE, il faut d’abord comprendre l’importance immense de la cérémonie du thé dans le Japon du 16ème siècle. Le Chanoyu — littéralement « l’eau chaude pour le thé » n’était pas une simple pratique sociale. C’était un art total, un espace où se rejoignaient philosophie, esthétique, spiritualité, architecture, céramique, calligraphie et comportement humain. Les objets utilisés lors des cérémonies de thé étaient parfois considérés comme plus précieux que des terres ou des richesses militaires.
Le maître incontesté du thé à cette époque était Sen no Rikyū, figure fondatrice de l’esthétique japonaise moderne. Rikyū transforma profondément la pratique du thé en rejetant le luxe ostentatoire et les précieux objets chinois alors prisés par les élites. À leur place, il valorisa la simplicité, l’imperfection, la modestie et la contemplation silencieuse. Cette approche, connue sous le nom de Wabicha, incarnait pleinement les principes du Wabi-Sabi : trouver la beauté dans l’imparfait, l’éphémère et l’humble.
Les maisons de thé conçues par Rikyū étaient volontairement petites et sobres. Les entrées basses obligeaient les samouraïs à retirer leurs sabres avant d’entrer, abolissant symboliquement les hiérarchies sociales. À l’intérieur, tout invitait au dépouillement et à la méditation.
Rikyū fut d’abord le maître de thé de Nobunaga ODA, puis de Hideyoshi TOYOTOMI après l’assassinat de Nobunaga en 1582. Hideyoshi, ancien fils de paysan devenu le plus puissant homme du Japon, poursuivit l’unification du pays. Mais au fil du temps, la relation entre Hideyoshi et Rikyū se détériora. En 1591, dans des circonstances encore débattues aujourd’hui, Hideyoshi ordonna à Rikyū de se suicider. Fidèle au code d’honneur de son époque, Rikyū obéit après avoir célébré une ultime cérémonie du thé d’une grande intensité spirituelle.
C’est dans ce contexte qu’ORIBE émergea comme héritier artistique de Rikyū. Bien que les historiens discutent encore de la nature exacte de leur relation, ORIBE est généralement considéré comme son disciple direct. Là où d’autres élèves de Rikyū restèrent fidèles à l’austérité de leur maître, ORIBE choisit d’ouvrir de nouvelles voies.
Hideyoshi lui accorda alors le nom d’ORIBE, distinction honorifique récompensant ses services militaires et sa loyauté. Ce nom allait devenir l’un des plus importants de l’histoire des arts japonais.
ORIBE san conserva certains principes fondamentaux de Rikyū — l’importance de la sensibilité, de la présence et du rapport intime aux objets — mais il transforma profondément l’esthétique du thé. Là où Rikyū recherchait le silence et l’effacement, Oribe introduisit l’audace, le mouvement et l’expression.
Les salles de thé devinrent plus ouvertes et plus lumineuses. Des fenêtres furent intégrées afin d’offrir des vues sur les jardins. La beauté naturelle ne devait plus seulement être suggérée : elle pouvait désormais être pleinement contemplée.
Sa révolution dans la céramique
Mais c’est surtout dans le domaine de la céramique que sa révolution fut spectaculaire.
ORIBE san encouragea les potiers à abandonner les formes strictement symétriques et les surfaces austères. Les bols se déformèrent volontairement. Certains rappelaient les sabots de bois portés à l’époque. Les glaçures furent appliquées librement, parfois de manière asymétrique. Les décors géométriques, végétaux ou abstraits apparurent avec une énergie nouvelle. Les contrastes devinrent audacieux.
Et surtout, les magnifiques glaçures vertes au cuivre devinrent emblématiques de cette nouvelle esthétique.
Ces innovations furent si marquantes qu’elles donnèrent naissance à ce que l’on appelle aujourd’hui les céramiques Oribe. Ce terme regroupe en réalité une grande diversité de styles développés à la fin de l’époque Momoyama et au début de l’époque Edo.
Parmi les principales classifications, on retrouve :
- Sō-Oribe : surfaces entièrement recouvertes de vert
- Ao-Oribe : pièces associant glaçure verte et décors peints ;
- Kuro-Oribe : céramiques noires avec réserves décoratives ;
- Oribe-guro : pièces entièrement noires ;
- Narumi-Oribe : compositions contrastées inspirées des textiles ;
- Aka-Oribe : mettant en valeur les terres rouges sans vert dominant ;
- Shino-Oribe : proche des céramiques Shino mais enrichi d’éléments décoratifs propres à Oribe.
Ces styles se développèrent principalement dans les fours de Mino, dans l’actuelle préfecture de Gifu, avant d’influencer de nombreuses autres traditions céramiques japonaises, y compris dans des centres réputés comme Iga ou Shigaraki.
Les fouilles archéologiques menées sur les anciens sites de fours de Motoyashiki ont permis de découvrir d’importantes quantités de tessons datant de l’époque Momoyama (1573–1615). Ces fragments, remarquablement conservés après plus de quatre siècles sous terre, témoignent de l’extraordinaire diversité des expérimentations réalisées sous l’influence d’Oribe. Certains de ces vestiges sont aujourd’hui considérés comme des trésors nationaux au Japon. L’influence d’Oribe ne se limita cependant pas à la céramique. Son sens du design et son goût pour l’innovation touchèrent également l’architecture, le textile, la peinture, la calligraphie, les laques et même la poésie. Il contribua à faire émerger une sensibilité artistique japonaise plus libre, plus expressive et plus personnelle
Un héritage au fil des siècles
On peut véritablement voir en lui une figure de la Renaissance japonaise.
Mais sa vie connut une fin tragique. En 1615, alors âgé de 71 ans, Furuta Oribe fut accusé d’avoir participé à un complot contre Ieyasu TOKUGAWA, le fondateur du shogunat TOKUGAWA qui allait gouverner le Japon pendant plus de deux siècles. Les preuves de cette implication restent incertaines, et beaucoup pensent aujourd’hui qu’il fut injustement condamné. Quoi qu’il en soit, conformément aux usages de son époque, Oribe reçut l’ordre de se suicider. Comme son maître Rikyū avant lui, il obéit. Son fils fut également contraint de mourir.
Pourtant, sa disparition ne marqua pas la fin de son influence — bien au contraire.
450 ans plus tard, l’esprit d’Oribe continue de traverser l’art japonais contemporain. Ses idées demeurent étonnamment modernes. Les œuvres inspirées par son esthétique paraissent encore audacieuses aujourd’hui : asymétriques, libres, expérimentales, vibrantes.
De nombreux artistes contemporains continuent de puiser dans cet héritage, non pas pour reproduire le passé, mais pour prolonger une philosophie de création fondée sur l’invention, la liberté et le dialogue entre la tradition et les temps modernes.
C’est précisément dans cette continuité que s’inscrit les œuvres des artistes de cette exposition/vente Major Craftsman of Ceramics : Oribe. Ses œuvres ne cherchent pas simplement à imiter les formes historiques d’Oribe. Elles réactivent l’esprit même de Furuta ORIBE : le goût du risque esthétique, le plaisir de la couleur, l’acceptation de l’irrégularité et la volonté de créer des objets capables de susciter contemplation et émotion.
Aujourd’hui, « Oribe » ne désigne donc plus uniquement une glaçure verte. Le mot est devenu une véritable philosophie artistique. Il évoque une manière de penser la création : ouverte, expressive, audacieuse et profondément humaine.
